« Être père, c’est laisser l’horizon ouvert devant l’enfant tout en restant assez proche pour le relever lorsqu’il tombe. »
Lydie Poisson
 

Il y a parfois des présences qui marquent davantage par ce qu’elles ont laissé que par ce qu’elles ont montré. Une photographie retrouvée au fond d’un tiroir. Une odeur de tabac ou d’atelier qui surgit sans prévenir. Une vieille boîte à outils. Une façon de marcher. Une expression que l’on se surprend à répéter. 
Ou parfois, au contraire, un vide. Une question restée sans réponse. Un nom dont on parle peu. Un silence qui traverse les générations. Car lorsqu’il est question du père, il est rarement question d’une seule personne. 
Il est aussi question d'une place, d'une fonction, d'un héritage visible et invisible, mais également d'une certaine manière d'entrer dans le monde, de s'y sentir attendu ou non, autorisé ou empêché. Et c’est sans doute pour cela que la question du père continue d’habiter tant d’adultes.

Même lorsque l’enfance est loin derrière eux. 

Lorsque l’on parle du père, nous imaginons souvent deux grandes figures : le père présent, le père absent. Pourtant, la réalité est infiniment plus nuancée.
Il y a les pères aimants mais maladroits ; les pères silencieux ; les pères travailleurs que l’on ne voyait presque jamais ; les pères partis trop tôt ; les pères inconnus ; Les pères qui ont tenté de faire de leur mieux ; les pères qui n’ont pas pu. 
Et puis il y a aussi ceux dont on parle moins.

Les pères tellement présents qu’ils occupent tout l’espace ; les pères dont la parole devient une loi ; les pères qui décident pour leurs enfants ; les pères qui contrôlent ; les pères qui critiquent ; les pères qui humilient ; les pères qui frappent parfois.
Et parfois, les deux coexistent.
Un père peut aimer profondément son enfant et pourtant lui faire peur ; il peut vouloir protéger et en même temps empêcher ; encourager un jour, rabaisser le lendemain.

L’histoire humaine est rarement toute blanche ou toute noire. C’est souvent ce qui rend les blessures si complexes. Car l’enfant continue d’aimer celui qui le fait souffrir. Et continue parfois à chercher son approbation bien longtemps après être devenu adulte.

La blessure ne naît pas uniquement du manque. Elle peut aussi naître de l’excès.

Car un enfant a besoin de présence, bien sûr, mais il a tout autant besoin d'espace, cet espace parfois fragile et incertain qui lui permet peu à peu de découvrir qui il est, d'essayer, de se tromper, d'apprendre et finalement de grandir.
Lorsque le père est absent, la question devient souvent : « Pourquoi n’était-il pas là ? »
Lorsque le père prend toute la place, la question devient : « Comment puis-je exister à côté de lui ? »
Dans les deux cas, quelque chose de la construction de soi peut être mis à l’épreuve.

Un jour, une personne me disait : « Mon père a toujours vécu avec nous. Pourtant, j’ai passé ma vie à attendre qu’il me regarde vraiment. » Cette phrase m’est restée. Parce qu’elle rappelle une évidence que nous oublions parfois. 
La présence physique ne garantit pas la rencontre. On peut partager le même toit pendant vingt ans sans jamais se sentir véritablement reconnu.

À l’inverse, certaines personnes ayant perdu leurs pères très jeunes continuent de ressentir une présence intérieure profonde. Comme si le lien avait trouvé un autre chemin. La présence ne se mesure pas seulement en kilomètres ou en années. Elle se mesure aussi à ce qui a circulé :
Aux regards.
Aux gestes.
Aux mots.
À ce qui a été transmis ou non.

Dans de nombreuses traditions, la fonction paternelle est associée à l’ouverture vers le monde. La mère est souvent reliée au-dedans, à l’origine, à l’accueil, à l’espace dans lequel la vie se déploie. Le père, lui, est davantage associé au mouvement vers le dehors. Il est celui qui présente l’enfant au monde. Cette image me fait souvent penser à Mufasa soulevant Simba face à la savane entière dans Le Roi Lion. Au-delà du dessin animé, la scène est profondément symbolique. Un père présente son enfant au monde et, dans le même mouvement, il lui présente également le monde, comme s'il l'invitait à prendre place parmi les vivants. 
« Voici ta place parmi les vivants. »
« Tu peux être là. »
« Tu as le droit d’exister. » C’est ce qui aide l’enfant à quitter progressivement le nid. C’est ce qui lui permet d’oser, d’explorer, de rencontrer le monde.

Bien sûr, la vie ne se résume pas à ces représentations. Parfois cette fonction est portée par une mère, parfois par un grand-père, une grand-mère, un enseignant, un mentor, une rencontre. La vie est souvent beaucoup plus inventive que les schémas. Mais la fonction demeure. Nous avons besoin, à un moment ou à un autre, de rencontrer quelqu’un qui nous aide à franchir le seuil. Quelqu’un qui nous dit : « Tu peux avancer. », « Tu peux essayer. », « Tu peux prendre ta place. » Et c’est peut-être là que se trouve l’un des aspects les plus importants de la fonction paternelle.

L’autorisation.

Dans les accompagnements, cette question apparaît souvent sous des formes très différentes : 

  • Ai-je le droit de réussir ?
  • Ai-je le droit de gagner davantage que mes parents ?
  • Ai-je le droit de vivre autrement ?
  • Ai-je le droit de partir ?
  • Ai-je le droit de me tromper ?
  • Ai-je le droit d’être heureux ?
  • Et parfois, plus discrètement encore :
  • Ai-je le droit de dépasser mon père ?
  • D’aller plus loin que lui ?
  • De faire différemment ?

Beaucoup d’enfants, même devenus adultes, continuent inconsciemment à attendre une forme de permission. Lorsque nous parlons d'autorisation, nous pensons souvent à la réussite. Comme si le père était celui qui nous permettait d'aller plus loin. Mais l'autorisation est bien plus vaste que cela. Elle est d'abord une autorisation de vivre pleinement, d'expérimenter, de découvrir, d'essayer, de se tromper et parfois même de changer de direction en cours de route. Car grandir ne consiste pas à éviter les erreurs. Grandir consiste à faire l'expérience de la vie, à apprendre, à ajuster, à recommencer autrement.

Un enfant qui reçoit cette autorisation intérieure comprend progressivement qu'il n'a pas besoin d'être parfait pour avancer. Il peut explorer, tester, changer d'avis, tomber parfois, puis se relever. Car l'erreur n'est plus une faute. Elle devient une expérience. Et l'expérience devient un chemin de connaissance de soi. Peut-être est-ce là l'un des plus beaux cadeaux que puisse transmettre la fonction paternelle : non pas montrer la route, mais autoriser le voyage. Beaucoup d'enfants, même devenus adultes, continuent inconsciemment à attendre une forme de permission, un regard, un signe, une reconnaissance, quelques mots qui diraient : « Vas-y. », « Je suis fier de toi. », « Tu peux aller plus loin que moi. »

Mais certaines autorisations n’arrivent jamais. Non parce que le père refuse. Simplement parce qu’il ne sait pas les donner. Parce qu’il ne les a jamais reçues lui-même. Parce qu’il a grandi dans un monde où il fallait survivre davantage que s’épanouir. Pendant longtemps, être un "bon père" ne signifiait pas nécessairement être présent émotionnellement. Il fallait nourrir la famille, travailler, rapporter un salaire, construire une maison, assurer l'avenir. L'affection, les encouragements, la parole intime ou la reconnaissance n'étaient pas toujours considérés comme faisant partie du rôle. 
Nous regardons parfois nos pères avec les attentes d’aujourd’hui. Mais eux ont souvent été élevés avec les règles d'hier. Là encore, comprendre n'efface rien. Mais cela permet parfois de remettre l'histoire dans un cadre plus vaste. Alors grandir consiste parfois à reconnaître cette attente. Puis à se donner soi-même l’autorisation que l’on espérait recevoir.transmission loyauté famille psychogénéalogie héritage

En psychogénéalogie, cette question ouvre souvent des portes inattendues. Car lorsque nous regardons le père, nous découvrons souvent bien davantage qu’un homme. Nous découvrons une époque, une lignée, une histoire collective. Il est facile d'oublier que nos pères ont souvent été élevés avec les règles d'hier. Mais eux ont été façonnés par d’autres réalités. Un homme devenu père dans les années 1960 n’a pas reçu les mêmes messages qu’un homme devenu père dans les années 1990 ou de 1930. Et encore moins qu’un père d’aujourd’hui.

Beaucoup ont grandi avec l'idée qu'un homme devait être fort, travailler, protéger, assurer, tenir coûte que coûte, sans se plaindre, sans montrer ses peurs, sans pleurer et parfois même sans demander d'aide. Certains portaient encore les traces directes de la guerre, d’autres celles des privations. D’autres encore celles des exodes, des migrations ou des reconstructions.
Lorsqu’on replace un père dans son contexte, quelque chose s’apaise parfois.

Attention ! Comprendre n’est pas excuser. Comprendre n’efface pas les blessures. Comprendre ne transforme pas un père violent en père aimant. Mais comprendre permet souvent de voir plus large que sa propre histoire. Et parfois, cela ouvre un peu d’espace.

Il existe aussi des lignées où les hommes semblent disparaître : des marins, des soldats, des migrants, des travailleurs partis loin, des séparations, des abandons. Certaines lignées portent également la trace de décès précoces. C'est le cas dans ma propre histoire familiale, où mes deux grands-pères sont décédés à l'âge de 35 ans. Comme si l’absence circulait de génération en génération. À l’inverse, certaines familles transmettent des modèles d’autorité extrêmement puissants. Des hommes dont la parole ne se discute pas, des figures imposantes, des patriarches, des chefs de famille. Et là encore, quelque chose se transmet : la manière d’occuper sa place ; la manière d’exercer le pouvoir ; la manière d’obéir ; la manière de se soumettre ou de résister. Car les histoires familiales ne transmettent pas seulement des événements. Elles transmettent aussi des façons d’être au monde.

Avec les années, j’observe souvent qu’un mouvement particulier apparaît chez les personnes que j’accompagne. Un moment où elles cessent d’attendre que le passé change. Le père ne deviendra peut-être jamais celui qu’elles auraient voulu avoir. Certaines explications n’arriveront jamais. Certaines blessures conserveront leur trace.
Mais quelque chose peut malgré tout se transformer : le regard, la compréhension, la liberté intérieure. Et progressivement, la fonction paternelle peut trouver une nouvelle place. Non plus uniquement à l’extérieur, mais à l’intérieur de soi, comme une présence calme, stable. Une voix qui dit : « Tu peux avancer. », « Tu peux essayer. », « Tu as le droit. »

Le père entre présence et absence.

Peut-être est-ce finalement une invitation à regarder au-delà de la personne elle-même, à observer ce qui a été transmis, ce qui a été empêché, ce qui a été autorisé et ce qui attend encore de l’être. Car derrière la question du père se cache souvent une autre question, plus discrète, plus intime : de qui attendons-nous encore l'autorisation ?
L'autorisation de réussir.
L'autorisation d'être heureux.
L'autorisation de partir.
L'autorisation de choisir autrement.
L'autorisation d'être pleinement nous-mêmes.

Et parfois, une part de notre liberté naît le jour où nous cessons d'attendre cette permission, le jour où nous décidons de nous l'accorder. 
Et vous...

Avez-vous reçu une autorisation de votre père ? Si oui, laquelle ?
Et si elle n'est jamais venue... Que changerait-il dans votre vie de vous l'accorder aujourd'hui ?

Écrit par Lydie POISSON  | Publication : 21 juin 2026 - Mirabel Québec
Les histoires familiales ont toujours quelque chose à nous dire.